Thon : le guide pour choisir la bonne boîte – Reporterre, le média de l'écologie

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Guide pratique


Durée de lecture : 13 minutes
Pour fournir les magasins en conserves de thon, une énorme industrie puise sans complexe dans les océans. Labels, origines, techniques de pêche, plongée de l’autre côté des étiquettes et des promesses de « thon durable ».
Qui n’a pas dans son placard une boîte de thon entier au naturel ou une boîte de thon albacore en tranches ? La petite conserve de poisson fait partie des incontournables dans les cuisines non-végétariennes. En 2021, les Français en ont acheté près de 62 000 tonnes, selon les chiffres d’Agrimer. Facile à préparer, peu coûteux (en général autour de 10-15 euros le kilo), ce poisson est particulièrement apprécié. Si apprécié qu’il s’en pêche chaque année aux alentours de 5 millions de tonnes dans le monde. Beaucoup trop pour garantir une gestion durable de certaines espèces.
 
Si la baisse des effectifs de thon rouge (espèce non utilisée pour les conserves) a été largement médiatisée ces dernières années, on parle moins de celle du thon albacore pêché dans l’océan Indien. L’albacore est notamment victime d’une pratique de pêche très décriée par les associations écologistes : la pêche à la senne avec dispositif de concentration des poissons (DCP).
Elle consiste à utiliser des radeaux dérivants afin d’attirer les bancs de thons. Les bateaux, appelés senneurs, n’ont plus qu’à déployer un large filet (la senne) autour du DCP et à le refermer par un système coulissant. Un piège redoutable et considéré comme destructeur, car il entraîne la capture d’une très forte proportion de thons juvéniles ainsi que de nombreuses « prises accessoires » (requins, autres poissons, tortues, dauphins…).
 
Aujourd’hui, la majorité des thons albacores ou listaos, les deux espèces les plus consommées en France, sont capturés de cette façon. À l’autre bout de la chaîne, devant le rayon des conserves, le consommateur s’interroge : peut-il encore manger du thon en boîte ? Si oui, comment le choisir ? Quels éléments regarder sur l’étiquette pour ne pas se tromper ?
 
Sommaire :
1/ Les labels : ils ne disent pas tout
2/ L’espèce et la zone de pêche : difficiles à décrypter
3/ Les techniques de pêche : le pire et le meilleur


 
« Démarche responsable », « pêche durable MSC », « technique de pêche respectueuse »… Beaucoup d’allégations sur les étiquettes veulent rassurer le consommateur. Encore faut-il savoir ce qu’elles recouvrent.
Avec son logo en forme de poisson, le label Marine Stewardship Council (MSC) s’affiche sur les grandes marques, comme Petit Navire ou Saupiquet, et sur des marques de distributeurs. L’organisation MSC assure qu’elle lutte contre la surpêche et œuvre pour la préservation des ressources marines depuis vingt-cinq ans. « Pour être certifiée MSC, une pêcherie doit démontrer scientifiquement que son activité ne met pas en danger l’écosystème marin et les autres espèces marines, et qu’elle ne cause pas de dommages sérieux ou irréversibles aux habitats marins », écrit MSC à Reporterre.
 
Pour autant, dans son référentiel, le MSC n’interdit pas l’utilisation des DCP qui, rappelle-t-il, sont des engins de pêche légaux. Les dégâts de ces derniers seraient toutefois pris en compte « par le biais de différents éléments de notation ». Autrement dit, du thon pêché au moyen d’un DCP peut tout à fait arborer le logo MSC. Bloom le dénonce dans un rapport très étayé publié en septembre. L’association de défense de l’océan a évalué que « les captures réalisées grâce aux DCP représentent aujourd’hui plus de la moitié des volumes certifiés par le MSC »
 

Il existe en France deux Labels rouges pour le thon en conserve : l’un pour le thon albacore, l’autre pour le thon blanc (ou thon germon). Ils garantissent d’abord un produit de qualité supérieure, en termes de préparation et de goût.
 
Côté pêche, pour bénéficier du label, le thon albacore doit être pêché « à la senne sur banc libre », ce qui signifie qu’aucun DCP ne peut être utilisé. Pour « ne pas inciter la pêche de poissons trop jeunes », le label n’autorise pas la pêche de thons dont le calibre est inférieur à 20 kg. Seule la marque Connétable semble proposer ce label actuellement.
 
Le Label rouge du thon blanc est aussi commercialisé par Connétable ainsi que par Capitaine Cook, marque du groupe Les Mousquetaires (Intermarché). La zone de pêche est limitée à l’Atlantique Nord-Est. « Les techniques de pêche et d’amenage à bord doivent préserver l’intégrité du poisson », précise le cahier des charges. Le thon blanc est généralement pêché par des chalutiers pélagiques (qui ne raclent pas le fond de l’océan), soit une pêche moins industrielle que celle des thoniers senneurs (voir la partie Les techniques de pêche ci-dessous).
 
Ces deux labels assurent enfin une traçabilité pour le consommateur : le nom du bateau doit obligatoirement figurer sur la boîte. Une information qui a cependant peu d’intérêt pour le consommateur, car le nom d’un bateau ne dit rien de sa technique de pêche.
 

De nombreuses marques de distributeurs affichent leur propre logo. Par exemple, Carrefour a mis en place le logo « pêche plus responsable » sur toutes les boîtes de thon listao de sa gamme Classic et sur certaines boîtes d’albacore. L’enseigne explique à Reporterre que « ce logo n’est applicable que dans le cas d’une méthode de pêche sélective (canne ou sans DCP) ». Elle assure ne s’approvisionner en thon albacore de l’océan Indien que « s’il est exempt de DCP ou pêché dans le cadre d’un FIP (« Fishery Improvement Project ») crédible ». Sur l’année 2022, elle n’aurait réalisé aucune pêche de thon albacore dans cette zone.
 
Autre initiative : la « filière responsable » d’Auchan qui garantit elle aussi l’absence de pêche avec DCP. Le thon albacore vendu sous ce logo est pêché « dans une zone stratégique dans l’océan Pacifique Centre-Ouest, où il n’y a pas de DCP », assure le distributeur. Comment peut-il en être certain ? Grâce aux observateurs du MSC et de l’Autorité nationale de la pêche de Papouasie-Nouvelle-Guinée (National Fishery Authority), répond-il. Quand il n’y a pas d’observateur, Auchan exige la présence d’un « observateur électronique » (vidéo par enregistrement en continu).
 
Mais, selon Frédéric Le Manach, directeur scientifique de Bloom, « tous les navires senneurs utilisent des DCP la plus grande partie de leur temps, voire exclusivement du DCP ». Dans le Pacifique Centre-Ouest, les DCP sont certes interdits pendant trois mois de l’année. Mais dire qu’il n’y a pas recours au DCP est trompeur, selon lui. Il dénonce une absence de contrôle et des procédures qui reposent surtout sur du déclaratif de la part des patrons de pêche.
 
Par ailleurs, les navires qui n’ont pas recours aux DCP pour les thons estampillés « pêche responsable » de la grande distribution utilisent, lors de la même campagne de pêche, des DCP pour le thon non labellisé. En effet, Carrefour reconnaît que son thon « pêche plus responsable » provient de bateaux qui utilisent en parallèle des DCP. Pour éviter tout mélange des lots, les senneurs sont tenus de procéder à « une ségrégation tout au long de la chaîne d’approvisionnement : capture, cales séparées, séparation dans les conteneurs, puis en usine. Pour chaque lot pêché, nous disposons d’un certificat sans DCP validé par un organisme indépendant », précise le groupe.


 
 
Au-delà des labels ou logos qui ne sont pas toujours gages de pêche réellement durable, on peut s’appuyer sur deux éléments essentiels : l’espèce de thon et sa zone de pêche, dont l’étiquetage n’est pas obligatoire, mais qui sont souvent affichées sur les boîtes.
 
On retrouve essentiellement trois espèces de thons dans les conserves :
La zone de pêche est indiquée sur le couvercle de la boîte soit par son nom en lettres, soit par un numéro. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a divisé les océans du monde en une vingtaine de zones et en sous-zones, chacune étant numérotée.
 
L’état des populations de thons varie d’une région à l’autre, d’une année à l’autre aussi. Actuellement, aucune population de thons listaos ne serait sujette à la surpêche dans le monde, selon l’ISSF. Une situation qui pourrait bien ne pas durer, estime Frédéric Le Manach, de Bloom : « Globalement, on est confronté à des populations de moins en moins abondantes, à des individus de plus en plus petits. Les indicateurs sont à la baisse, la pêche au listao va très au-delà des avis scientifiques. Par ailleurs, elle est aussi responsable de la surpêche des juvéniles d’albacore. » 
La situation est clairement moins brillante pour l’albacore. Dans l’océan Indien (zones FAO 51 et 57), il est classé en surexploitation. Et dans le Pacifique Centre-Ouest (FAO 71), s’il n’y a pas de surpêche actuellement, l’ISSF apporte un gros bémol : « Le Pacifique tropical, d’où proviennent la plupart des captures, est considéré comme pleinement exploité et il y a peu ou pas de place pour une pression de pêche accrue dans la région », prévient la fondation.
Autrement dit, on est à la limite maximale avant surpêche. Quant au thon blanc commercialisé en France, il provient pour une bonne part du golfe de Gascogne, zone Atlantique Nord-Est (FAO 27). Les « stocks » seraient suffisants dans cette zone au regard de la quantité pêchée, selon les dernières données de l’Ifremer.


 
Outre la pêche industrielle à la senne avec DCP, déjà décrite plus haut et vivement contestée par les ONG écologistes, il existe d’autres techniques pour pêcher le thon, plus ou moins sélectives. Mais comme cette information n’est pas obligatoire, les marques ne la mentionnent pas toujours sur leurs étiquettes ou sur leur site. Il ne faut pas hésiter à les contacter pour en savoir plus.
 
– « Pêche sur banc libre » : cette mention qui apparaît parfois sur les boîtes est souvent considérée comme « la pêche sans DCP », avec toutes les limites évoquées plus haut (lien vers Labels). Elle signifie que le senneur a suivi le déplacement des poissons pour utiliser son filet, une technique qui réduit les prises accessoires, mais pas la capture de thons juvéniles.
 
– « Pêche sur banc de dauphins » : cette mention n’apparaît pas sur les boîtes, pourtant actuellement, 3 % des thons pêchés par les senneurs le sont via des bancs de dauphins, selon l’ISSF. Un chiffre qui grimpe à 60 % dans le Pacifique Est pour les captures d’albacore. La technique consiste à suivre les troupeaux de dauphins, indicateurs de la présence de bancs de thons. En théorie, les cétacés sont relâchés vivants après la pêche. « Mais certains scientifiques pensent qu’il existe un niveau non quantifié de mortalité après la pêche, causée par le stress », note l’ISSF.
Carrefour explique qu’il ne s’approvisionne pas auprès des pêcheries des zones FAO 71 et FAO 77 pour cette raison. Le distributeur ajoute : « Quand bien même le thon est reconnu MSC, nous ne l’acceptons pas. » Or on retrouve de nombreuses marques qui assurent ne pas recourir à la pêche avec DCP, mais qui s’approvisionnent dans ces zones. Vérifient-elles que la pêche ne se fait pas sur banc de dauphins ?
 
– « Pêche au chalut pélagique » : c’est la technique la plus utilisée pour pêcher le thon blanc dans l’Atlantique Nord-Est. Le filet évolue en pleine eau, sans toucher le fond. Il est remorqué par un ou deux chalutiers. Cette méthode est assez sélective. Cependant, de nombreux cétacés sont accidentellement capturés. De plus en plus de bateaux s’équipent de dispositifs acoustiques destinés à éloigner les dauphins.
 
– « Pêche à la palangre » : elle consiste à déployer une très longue ligne principale (plusieurs kilomètres) munie de dizaines ou centaines de lignes secondaires. Un seul dispositif peut comptabiliser des dizaines de milliers d’hameçons. « Elle provoque des quantités critiques de prises accidentelles d’oiseaux marins, principalement des albatros et des pétrels, ainsi que d’autres espèces de poissons sensibles », explique WWF France dans son consoguide sur le poisson. Dans l’océan Indien, le thon blanc est par exemple uniquement pêché à la palangre, selon l’ISSF.
 
– « Pêche à la ligne ou à la canne » : ces deux méthodes sont généralement pratiquées par des pêcheries plus artisanales. Elles sont plus vertueuses que les autres : prélèvement d’un seul poisson à la fois, remise à l’eau si la prise ne correspond pas à ce que l’on attend, très peu de prises accidentelles, peu d’impact écologique… En voie de disparition, elles continuent toutefois d’être pratiquées aux Açores, au large de l’Afrique de l’Ouest ou encore aux Maldives, pays réputé pour ses pêcheurs de thon à la canne.
La marque Phare d’Eckmühl, disponible en magasins bio, commercialisait jusqu’à peu du thon pêché à la ligne ou à la canne. Mais son propriétaire, Chancerelle, conserveur de Douarnenez, a renoncé, estimant qu’avec cette pêche, il est plus difficile de « respecter la chaîne du froid » et « d’assurer la traçabilité totale » des poissons.
 
Cependant, on trouve du thon pêché à la canne chez Odyssée (Les Mousquetaires) et chez Ortiz (marque espagnole) ou pêché à la ligne chez Capitaine Cook (Les Mousquetaires)… Et chez Fish4Ever, petite marque britannique disponible dans les Biocoop françaises, le listao provient des Açores et l’albacore des Maldives, deux régions choisies aussi parce que les pêcheurs à la canne y sont bien rémunérés et traités.
Mais cette pêche durable et équitable a un coût : 30 euros le kilo de thon en boîte, soit au moins deux fois plus cher que celui qui provient des senneurs. Pour lui conserver un avenir, le thon doit peut-être devenir un mets de choix à déguster à petites doses.
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